TF et DF

Trois formes de forum


Danse forum
Téâtre forum et danse forum

!! Trois formes de forum – février 2006


La ques­tion de Nadine est : « Est-ce que ça marche, est-ce que les gens reve­nus dans leur vie réelle se retrouvent vrai­ment avec plus de billes pour réagir, agir, trans­for­mer, s’insoumettre, ren­ver­ser l’oppression dont ils sont l’objet, s’organiser ensemble …? »

Je ne connais pas assez le théâtre forum, ni depuis assez long­temps pour répondre à cette ques­tion. Le mieux serait pour ceux qui se posent la même ques­tion d’assister eux-mêmes à des repré­sen­ta­tions, de par­ler avec les acteurs, de lire les livres de A. Boal, de ren­con­trer Julian Boal (qui vit en France) et tous ceux qui pra­tiquent le TdO depuis des années, de visi­ter les nom­breux sites qui en parlent.

A.Boal est peut-être celui qui donne le plus de détails sur les accom­plis­se­ments et les œuvres concrêtes de cet outil, pra­ti­qué depuis trente cinq ans dans une dou­zaine de pays. Au début, le TdO a été effi­cace face aux dic­ta­tures mili­taires, per­met­tant aux gens de réflé­chir ensemble, de plan­ni­fier et mener, sou­vent à bien, des actions qui ont amé­lio­ré leur vie, fait avan­cer les men­ta­li­tés, fait chan­ger les lois. Il a été et il est utile aux pay­sans et ouvriers sous le joug, aux femmes et hommes bat­tus, aux han­di­ca­pés bri­més, aux affa­més, aux pri­son­niers, ou à toute per­sonne qui se dit oppri­mée, d’une façon ou d’une autre.

La force du TdO, c’est celle qu’il donne à tout un cha­cun qui peut se l’approprier, gra­tui­te­ment, libre­ment, spon­ta­né­ment. On apprend à faire du théâtre forum en par­ti­ci­pant à des repré­sen­ta­tions (gra­tuites), il est trans­mis en quelques jours, et pas mal de per­sonnes (des profs sur­tout) s’y lancent à la seule lec­ture des­crip­tive du pro­ces­sus et des prin­cipes de base. Il est à la por­tée de tous, sans excep­tion. Si on joue vrai­ment le jeu, il évite à peu près tous les pièges : déma­go­gie, endoc­tri­ne­ment, mani­pu­la­tion. Bien sûr, il est aus­si récu­pé­ré et Augus­to régu­liè­re­ment s’inscrit en faux contre ces récu­pé­ra­tions (voir son site). Mais, pour une fois, il n’y a pas de droits d’auteur à cette inven­tion géniale, fruit du tra­vail achar­né de cen­taines de per­sonnes dans le monde entier, patiem­ment éla­bo­ré sur deux géné­ra­tions. Et per­sonne ne vous fera un pro­cès si vous déviez ou tra­his­sez le concept. Il appar­tient main­te­nant à l’humanité, comme le théâtre clas­sique, l’auto-régulation œuvre suf­fi­sa­ment pour qu’il retrouve tou­jours son visage auten­thique.

Mais je peux par­ler pour moi. Ma ren­contre avec le théâtre forum a assis quelque chose en moi, de l’ordre du lan­gage lié à l’action.

Si je regarde dans ma vie, j’ai en fait expé­ri­men­té trois formes de forum, la troi­sième étant celle du théâtre forum.

Pen­dant long­temps, j’ai été dan­seuse pour ne pas avoir à par­ler, ni à écrire. Depuis une dizaine d’années, je découvre que l’espace de parole et d’écriture n’est pas for­cem­ment un piège, et que le lan­gage arti­cu­lé est un outil mer­veilleux (en gros, il n’y a pas que la poé­sie qui soit mer­veilleuse…). Le pre­mier déclic a été un jour cet ami qui m’a dit que je pou­vais prendre tout mon temps, que ce que j’avais à dire l’intéressait. Cela a été ma pre­mière forme de forum : nous étions quatre, et nous avons par­lé près d’un mois, de six heures du matin à minuit, nous relayant, sans jamais perdre de l’intérêt. Nous lais­sions venir les sujets qui nous tenaient à cœœur, pas de modé­ra­tion, pas de plan, juste lais­ser venir ce qui vou­lait venir. J’ai pu béguailler tout ce que je vou­lais, m’interrompre au milieu d’une phrase pen­dant des minutes entières sans être cou­pée dans ma parole, sans res­sen­tir de l’impatience autour de moi. Nous ne quit­tions un sujet que lorsque cha­cun avait dit tout ce qu’il sou­hai­tait dire. Et tout cela sans l’avoir plan­ni­fié, pré­mé­di­té, spon­ta­né­ment. Je l’appellerais le « forum spon­ta­né ».

Puis il y eut la pre­mière Ren­contre Nais­sance à For­cal­quier, en août 2001. Trente adultes, trente enfants (et une dizaine d’animaux domes­tiques), se connais­sant pour avoir cor­res­pon­du via le net (la Liste Nais­sance) depuis deux ans envi­ron, et pour s’être ren­con­trés lors de sémi­naires pour quelques uns d’entre nous.

Per­sonne n’avait rien pré­pa­ré au niveau de la parole, cela s’est trou­vé comme cela. Per­sonne n’avait idée de ce qui allait se pas­ser. Nous savions juste que nous avions envie et besoin de par­ler ensemble de sujets nous tenant à cœur, autour de la nais­sance. Nous avons déci­dé ensemble qu’il n’y aurait pas de modé­ra­teur, nous n’en vou­lions pas, et nous n’avions choi­si aucun thème. C’est ain­si que le Forum de libre parole est né. En relé­guant aux oubliettes tout ce qui enferme et condi­tionne la parole, nous nous sommes auto­ri­sés le risque que cela devienne le chaos, que cer­tains mono­po­lisent la parole, disent des choses sans inté­rêt pour la majo­ri­té d’entre nous, fassent admi­rer leur nom­bril, se com­plaisent dans tout ce qui peut nour­rir la com­plai­sance. Bref, nous nous atten­dions à tout ce qu’un modé­ra­teur est vigi­lant à endi­guer, évi­ter, et pres­sen­tir.

Et, ô sur­prise, cela a été tout le contraire ! Il n’y a pas eu un seul « heu ! » les trois jours qu’ont duré la ren­contre, pas une seule ten­ta­tive de mono­po­li­sa­tion, pas de juge­ment de per­sonnes. Une écoute patiente et incon­di­tion­nelle, une parole labo­rieuse, qui cher­chait ses mots sans emphase, qui sou­le­vait l’émotion à la croi­sée des che­mins de récits, sobre comme un clair de lune, vraie comme la lame d’un rasoir. Les sujets qui ont fait sur­face n’ont pas été l’épisiotomie, la césa­rienne ou autres joyeu­se­tés, mais l’influence, la confiance, le rap­port à l’autre etc., et en pas­sant, les infos tech­niques qui nous étaient utiles. La parole a cir­cu­lé libre­ment, per­sonne n’avait à la prendre, per­sonne n’avait à la don­ner. Je l’appellerais « libre forum », ou le « forum auto­nome ».

Il y a deux ans, j’assiste alors à une repré­sen­ta­tion de Théâtre forum. J’en avais une idée très vague, je venais pour décou­vrir. C’est une asso­cia­tion de femmes bat­tues qui avait convo­qué tout le monde. Dans le public, des par­ti­ci­pants à cette asso­cia­tion et des sym­pa­ti­sants. Pas de ticket à l’entrée.

Sur la scène, une troupe d’amateurs de niveau tech­nique très inégal, une mise en scène réduite au mini­mum. Un pla­teau presque vide, décors sym­bo­liques (genre un car­ton pour repré­sen­ter un TV), pas de pro­jos, la salle éclai­rée comme la scène.

Les spec­ta­teurs qui viennent sur scène n’ont jamais fait de théâtre. Et je reste médu­sée. Je vois de mes yeux les cartes se mélan­ger, puis se redis­tru­ber. Je ne monte pas sur scène, mais cha­cune des pro­po­si­tions, je pour­rais l’avoir faite, je m’y recon­nais. Et je vois com­bien le moindre geste, le moindre ton de voix se réper­cute, les rico­chets de chaque inter­fé­rence, les bonnes inten­tions qui pavent l’enfer, les coups ratés qui débloquent la situa­tion, en la ren­ver­sant fina­le­ment dans un sens béné­fique à tous. Je vois ma vie, les nom­breuses occa­sions don­nées d’être à l’écoute et non sai­sies, les essais infruc­tueux face à l’injustice, le mal cau­sé sans s’en aper­ce­voir et en toute impu­ni­té, la com­pli­ci­té inavouée, l’envie d’essayer autre­ment, le para­dis qui se gagne cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, c’est à dire l’entente entre les êtres, l’ordre qui tou­jours se défait pour se refaire, la néces­si­té du chaos pour que la créa­tion puisse naître, la patience néces­saire à toute œuvre…

Devant les plus belles œuvres théâ­trales, j’ai pu être émue, bou­le­ver­sée, m’identifier, me « cathar­si­ser », grâce au jeu superbe des acteurs et une mise en scène qui brille d’intelligence et de finesse, un décor qui sait se faire oublier, un texte magni­fique, mais aucune ne m’a remuée comme cette pièce à moi­tié impro­vi­sée par des ama­teurs, brute de décof­frage, avec des gens qui n’étaient jamais mon­té sur une scène, qui se lan­çaient dans l’inconnu, chan­geant le scé­na­rio, per­dant le contrôle, pre­nant des risques, rebon­dis­sant.

Ici, je n’étais pas au fond de mon fau­teuil mais sur le bord, sou­dain concer­née de près, témoin et acteur poten­tiel d’une scène qui aurait pu se pas­ser dans ma famille, chez moi, et face à laquelle j’avais le pou­voir d’agir, aujourd’hui ou demain…

Andréine Bel

Article créé le 16/02/2020

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