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Thème et problématisation


Danse forum
La problématisation

!! Thème et problématisation – juillet 2007

Nous avons découvert que la « danse de l’instant », par un ou plusieurs
danseurs, fait que le thème apparaît de façon soujacente et
inattendue sans qu’on ait cherché à le définir en amont de la danse.
Il se révèle kaléidoscopique, en autant de formes que de
protagonistes danseurs ou spectateurs : chacun « recrée » l’œœuvre selon
son histoire et son vécu, en la dansant ou en la regardant. Chacun
lui met un sens, un thème ou un titre.

Nommer le thème avant de danser selon l’instant et le « moment
décisif » ne peut à première vue pas se faire. Si je ne pense pas le
geste, même une micro seconde avant de le réaliser, comment penser le
thème (abstrait ou narratif) avant qu’il se révèle de lui-même sans
nuire à la spontanéité de la danse ?

Mais nous avons découvert que le thème peut devenir un élément de
l’environnement comme peut l’être la musique qui accompagne la danse,
et tout ce qui forme son environnement (le temps imparti, l’espace
disponible, la consistance du sol, une consigne, les spectateurs etc.)

Ce qui se joue alors, c’est notre position par rapport au thème
plutôt que la pertinence de l’existence du thème ou non.

Soit le thème est au centre de notre créativité, avec le risque de
l’illustration à chaque pas. Soit il fait parti de l’environnement,
dont aucun élément ne soumet la danse à ses exigences.

C’est déjà ce qu’avait découvert John Cage, en revendiquant
l’autonomie des arts mis en présence sur une même scène. La musique
ne doit pas être au service de la danse ni la danse au service de la
musique, si l’on ne veut pas amputer chaque art et dire deux fois la
même chose, visuellement et auditivement.

De la même façon, on peut appréhender le thème comme un élément
autonome de notre danse, ce qui ne veut pas dire séparé et sans lien.
Simplement, le thème et la danse sont comme les conjoints d’un couple
qui aurait tout compris de la vie : deux libertés ensemble et non pas
deux moitiés de liberté qui se contrôlent réciproquement.

En nommant le thème avant de le danser sur l’espace scénique de la
danse forum, nous prenons un risque: soit le choix est bon et le
forum se déroule « royalement », c’est à dire de façon enrichissante
pour tous. Soit le choix tombe à côté du ressenti des danseurs, et la
galère se met en route sans que personne ne puisse l’arrêter ni même
l’orienter. La frustration perdure jusqu’au bout, à moins d’arrêter
le forum et choisir un autre thème (ce que nous n’avons jamais fait,
tant le sentiment d’échec serait fort, probablement!).

L’émergence du thème « adéquat » tient toujours du miracle. Il nous
est arrivé souvent de réaliser que nous n’avions pas choisi « le bon
thème » du moment : soit nous sommes partis d’une idée intellectuelle
(par exemple le thème du « centre » comme donnée anthropologique), soit
de l’histoire adoptée par rapport à une seule personne du groupe (« la
méfiance » par exemple), soit le thème a déjà été investi mille fois
de mille façons par l’ensemble des arts du spectacle, et cela devient
difficile de sortir des schema (« le masque » par exemple).

Lorsque le thème « tombe juste », il nous inspire sans nous perdre dans
les nimbes, il nous structure sans nous contraindre, il nous rend
créatifs sans redondance.

Je vois le thème dans la « danse de l’instant » comme une trame qui
s’élabore en même temps que se tisse l’œœuvre : une œœuvre qui fait
sens, même si elle n’a pas de sens, ou si elle en a plusieurs. Plus
la trame reste invisible, plus l’œœuvre se révèle.

La problématique, elle, ne va pas s’élaborer à partir du thème, mais
à partir du rendu du thème, de ce qu’il aura permis de créer.

Je rappelle en deux mots en quoi consiste la problématisation
(concept développé par Paulo Freire), que l’on pourrait résumer ainsi :

– il y a au départ un événement.

– chacun réagit à cet événement en fonction de son histoire, de son
vécu, de son expérience etc. Jusque là, c’est ce qui se passe au
quotidien.

– ces réactions sont mises en commun pour élaborer une réflexion, en
dépassant les jugements individuels, en utilisant les expértises de
chacun, en multipliant les points de vue etc.

– de cette réflexion naît l’action, qui va faire l’événement, qui va
produire des réactions…, et cela continue comme la Fatma, mais
normalement sans tourner en rond. Les individus ne sont plus tout à
fait dans les mêmes réflexes de jugement ou de pensée, de par cet
échange de points de vue, et le recul pris, et leurs actes sont
susceptibles d’évoluer… sur scène comme dans la vie.

Ce qui semble se dessiner en danse forum, c’est que la problématique
ne prend pas la forme qu’elle connaît en théâtre forum, forme qui
suit celle du langage articulé. Face à la poésie du non dit, non
linéaire et non causal, à entrées multiples dans le temps et dans
l’espace, ne serait-il pas normal que la problématique soit elle
aussi à entrées multiples, non linéaire et non causale, articulée
gestuellement mais pas forcemment « dite » ?

Car c’est bien de fait ce qui se produit. Nous en avons souvent
parlé. Nous ne trouvons pas une problématique mais plusieurs
simultanées ou qui s’enchaînent rapidement, à plusieurs niveaux, qui
évoluent au rythme des instants décisifs qui les ont inspirées.
C’est en tous cas à creuser…

Andréine Bel

Article créé le 16/02/2020 - modifié le

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