Nadine

Réflexion autour de la notion de plaisir en danse


Nadine
Tex­tes­Di­vers

Texte écrit en juillet 2008, suite à une ren­contre de danse réunis­sant « pro­fes­sion­nels » et « ama­teurs ».

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Le mot plai­sir est reve­nu plu­sieurs fois pen­dant ces ren­contres.

« Un ama­teur danse pour le plai­sir. »

Comme cette réfé­rence au plai­sir qua­li­fiait la pra­tique ama­teur, j’ai cher­ché qu’est-ce que cela pou­vait signi­fier, à quoi elle s’opposait dans la pra­tique pro­fes­sion­nelle, et com­ment je situe ma propre pra­tique de la danse là-dedans.

« Un ama­teur danse pour le plai­sir » pour­rait signi­fier qu’il ne danse pas pour de l’argent.

C’est ce qui est venue à l’esprit de la plu­part des gens avec qui j’ai par­lé de façon infor­melle de la dif­fé­rence entre ama­teur et pro­fes­sion­nel.
Le plai­sir serait ici situé dans le fait de n’avoir pas à se sou­cier de gagner sa vie avec l’art que l’on pra­tique ; une sorte de « plai­sir en creux », en somme…

« Un ama­teur danse pour le plai­sir » pour­rait signi­fier qu’il n’est pas tenu d’atteindre et de main­te­nir un niveau tech­nique éle­vé, comme cela est sou­vent le cas pour les pro­fes­sion­nels.

Dans mon par­cours de danse, j’ai atten­du (sans que je sache que cela allait effec­ti­ve­ment venir un jour) de sen­tir le besoin inté­rieur d’acquérir des tech­niques pour m’y contraindre. Cette façon d’accéder aux savoirs tech­niques per­met d’ailleurs de mêler le plai­sir aux contraintes, ne serait-ce que celui de savoir exac­te­ment pour­quoi on s’exerce tech­ni­que­ment.

Dan­ser sans sou­ci tech­nique ne se rédui­sait cepen­dant pas à « dan­ser pour le plai­sir » ; il y a d’autres contraintes que celles tech­niques, qui peut-être les pré­cèdent en impor­tance – comme celle de l’exigence inté­rieure.

« Un ama­teur danse pour le plai­sir » pour­rait signi­fier une moindre exi­gence à la fois inté­rieure et exté­rieure dans la pra­tique ama­teur.

En tant qu’«amateur », j’éprouve effec­ti­ve­ment que l’on n’attend pas tou­jours de moi une grande qua­li­té de danse : l’important est que cela me plaise et contri­bue à mon épa­nouis­se­ment per­son­nel ; l’art est vu ici au ser­vice de la per­sonne, alors que dans la pra­tique pro­fes­sion­nelle, c’est la per­sonne qui est vue comme au ser­vice de l’art, et l’on attend d’elle qu’elle soit à la hau­teur.

Pour ma part, je peux témoi­gner que ce n’est pas « pour mon épa­nouis­se­ment per­son­nel » que je danse. La danse est un art, une pra­tique qui trans­forme de la vie en vie, c’est à dire que c’est com­plé­te­ment inutile mais à la fois cela m’est néces­saire. Pour que cette trans­mu­ta­tion se pro­duise, il y faut une cer­taine exi­gence dans l’instant de la danse.

Peut-être cette exi­gence inté­rieure doit-elle être d’autant plus grande qu’on est ama­teur et que de ce fait l’exigence exté­rieure est moindre.

« Un ama­teur danse pour le plai­sir » pour­rait signi­fier que c’est pour lui un loi­sir, en dehors de ses heures de tra­vail, et qu’il n’y inves­tit pas beau­coup de temps, juste ce qu’il faut…pour son plai­sir.

S’il est vrai qu’un pro­fes­sion­nel pas­se­ra beau­coup de temps à dan­ser, il n’est pas for­cé­ment vrai qu’un ama­teur y pas­se­ra peu de temps. Il y a beau­coup d’artistes qui ne sont pas payés pour ce qu’ils font pour­tant toute la journée…De quoi vivent-ils ? C’est un mys­tère vieux comme le monde…mais cela existe, et dans la danse aus­si !

« Un ama­teur danse pour le plai­sir » pour­rait signi­fier qu’il est plus libre qu’un pro­fes­sion­nel de dan­ser selon ce qu’il sent. Un pro­fes­sion­nel doit se contraindre à mille choses quand un ama­teur aurait le loi­sir dans sa pra­tique d’être seule­ment gui­dé « par son plai­sir ».

Il m’arrive de dan­ser par pur plai­sir – comme lors de ce for­mi­dable bal contem­po­rain qui a clô­tu­ré notre ren­contre, et qui nous réunis­sait tous, ama­teurs, pro­fes­sion­nels et les autres. Mais ce n’est cepen­dant pas la sen­sa­tion du plai­sir qui guide la plu­part de mes expé­riences de danse ; lorsqu’il vient dans la danse, j’accueille le plaisir…mais comme aus­si j’accueille les autres sen­sa­tions moins agréables qui me tra­versent. Je pense qu’il serait appau­vris­sant de dan­ser seule­ment à par­tir de la sen­sa­tion de plai­sir.

Il y a peut-être une néces­si­té actuel­le­ment à par­ler de plai­sir dans le monde de la danse, pour rompre avec une tra­di­tion de contraintes trop fortes et de toutes sortes liées à cet art. Mais alors il s’agirait jus­te­ment de voir en quoi le plai­sir de la danse nous relie, ama­teurs et pro­fes­sion­nels, plu­tôt que nous dif­fé­ren­cie. Et voir aus­si que le plai­sir ne suf­fit pas à défi­nir ce qui nous lie, les uns et les autres, à la pra­tique de la danse – même s’il en est une com­po­sante impor­tante.

Nadine Gar­dères

Article créé le 16/02/2020

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